jeudi 22 janvier 2009

Episode 5 : Synchronies & Bergamophones



http://video.google.com/videoplay?docid=-3218823459849789101


Tout le long du lit de Lylou, les livres en ligne s’étirent. Sa petite forteresse la protège du monde extérieur qui ne lui veut aucun mal, bien au contraire. Il apprécie tant les enfants toujours prêts à mener de folles aventures. Mais malgré tout, incitée par le froid pénétrant de l’hiver, la fillette se blottit sous sa couette derrière les murs de livres qui l’encerclent d’évasions passées et futures. Afin de ne pas trop gamberger à propos des pages manuscrites découvertes, Lylou se plonge dans Croc Blanc choisi à l’aveuglette. A sa grande surprise, le hasard la transporte dans le monde du froid, exactement les circonstances de ces vacances de fin d’année et le même décor qu’une étincelle sur la neige. Elle parle de cette curieuse coïncidence à papi Gilbert qui lui explique :

« Cela s’appelle la synchronie. Ton esprit perçoit que des situations se font écho dans ton quotidien. Apparemment totalement indépendantes, elles convergent pour te transmettre un message. Peut-être veulent-elles simplement te montrer que la vie est bien faite. Ce que tu me dis là est une belle découverte mais sache que la synchronie peut aussi s’exercer dans un sens préventif. Je vais te raconter un secret que je n’ai jamais révélé, pas même à ta grand-mère.


A l’âge de vingt deux ans, je devais me rendre de Culmont-Chalindrey à Nancy par le train. C’était un rendez vous très important car là-bas un entretien devait décider de mon avenir. Mon père Louis avait promis à un de ses anciens amis - directeur général d’une usine de pièces de voiture – que j‘étais très intéressé par une place de chef d’équipe et que je me rendrais là-bas pour postuler de vive voix. Mais moi ça ne me disait rien du tout. Il disait qu’il avait fait ça pour m’aider, que sa parole était en jeu et qu’il fallait que j’y aille absolument. Les parents sont comme ça, ils régissent notre vie, n’arrêtent pas d’imposer leurs choix sans même nous demander notre avis. Crois-tu que cela s’arrête lorsque nous sommes adultes ? Pas du tout. Ils persistent de plus belle. Tout au long de ma vie, je n’ai pas cessé de dire à mon père qu’il fallait qu’il me fiche la paix. Mais même à quatre vingt-dix ans, il a continué à tout régir de son fauteuil. Les parents ont une telle emprise sur nous que même impotents, ils nous acculent dans nos retranchements alors que physiquement nous sommes bien plus vaillants qu’eux. J’en ai beaucoup souffert, si bien qu’avec ta mère et ses sœurs, j’ai essayé d’être un père qui ne reproduisait pas ce pénible schéma. Quand je la vois aussi épanouie aujourd’hui et lorsque je t’observe ma chère Lylou, je me dis que j’ai bien fait de ne pas copier le vieux Louis. Votre rayonnement est la plus belle des récompenses. Bref, je reprends mon histoire.


Ainsi pour me rendre à l’entretien, je me lève à cinq heures du matin pour aller à la gare. Mais la voiture ne démarre pas. « Ça commence bien ! » me dis-je. Après plusieurs essais infructueux, je sollicite le voisin qui accepte de m’emmener jusqu’à Culmont-Chalindrey. Arrivé à la gare, on m’annonce que le train de la grande ligne Nice -Metz est en retard de deux heures. Je sens comme une synchronie hostile à une entreprise qui déjà ne m’enchante guère. J’aurais pu rentrer et dire à mon père que les éléments s’étaient ligués contre cette embauche mais j’en aurais entendu parler pendant vingt ans minimum et je décidai d’attendre. Je crois que j’étais assez curieux de voir jusqu’où pouvaient aller les circonstances pour me dévier de mon but. Deux heures plus tard, je m’installe seul dans un compartiment. Je commence à admirer cette campagne que je connais et sillonne par cœur depuis l’enfance. C’est tellement bizarre d’être de l’autre côté du miroir. Arrivé à Langres, une jeune fille prend place sur la banquette qui me fait face. Elle me salue puis se plonge dans un épais roman par passion de la lecture mais aussi par timidité, je crois. Le problème c’est qu’à vingt deux ans, je n’aime pas spécialement lire, ça m’est venu plus tard, et je n’ose pas parler littérature pour lier contact. Comme deux idiots qui essaient de s’ignorer, l’un plonge la tête dans son bouquin et l’autre les yeux sur la campagne. Elle est si jolie pourtant. A aucun moment je n’arrive à dire quoi que ce soit pour lui faire lever les yeux sur moi. Nous débarquons à Nancy en nous adressant un triste petit au revoir.


Je me presse car je suis évidemment en retard. Je n’en mène pas large car mon destin est en voie de basculer à cause d’une promesse paternelle un peu hâtive. Inversement, je ne sais pas trop quoi en penser. Ce rendez vous avec ma destinée suscite en moi appréhension et curiosité. Les entretiens se sont succédé durant toute la matinée et le mien termine le défilé juste avant midi. Je rentre dans le bureau du PDG qui m’accueille chaleureusement au nom du bon souvenir qu’il a gardé de Louis la tête dure ce qui m’amuse et me navre à la fois car c’est justement pour cette raison que je me trouve dans son bureau.


- «En toute franchise, jeune homme êtes-vous vraiment intéressé par ce poste ? » Mon hésitation et mon sourire crispé répondent malgré moi. « Soyez soulagé, j’ai bien connu votre père et je sais quelle forte personnalité il impose à son entourage. Mais voyez vous c’est ça aussi qui le rend attachant. « Quand on ne vit pas avec lui tous les jours » pensais-je. Le poste pour lequel vous êtes ici est déjà pourvu depuis hier car un accident dans un des mes ateliers m’a obligé à trouver un remplaçant au plus vite. Ce matin, les entretiens concernent un poste vraiment différent. Avant que je vous explique quoi que ce soit, dites-moi en toute franchise dans quel environnement vous souhaiteriez travailler ! »

- Pour être franc, je viens de la campagne et j’aimerais y rester. Un métier en plein air me conviendrait parfaitement. J’apprécie la ville pour sa diversité mais passés quelques jours, je m’y sens oppressé. J’aime être seul. Avoir une tâche à réaliser et en rendre compte au final me satisferait tout à fait.

- Et bien jeune homme, je pourrais avoir ce qu’il vous faut. Avez-vous le permis de conduire ?

- Bien sûr, depuis quatre ans déjà sans parler de mon enfance passée aux volants de divers engins agricoles.

- Mon cher Gilbert, vous êtes embauché ! Vous commencez demain à huit heures. Vous irez à l’hôtel ce soir et vous passerez cela en note de frais. Vous êtes désormais, si vous êtes d’accord bien sûr, représentant de commerce pour les tourne-disques Bergamophone.

- ??? Votre usine ne fabrique-t-elle pas des voitures ?

- Si bien sûr, mais vous êtes embauché dans l’entreprise de mon beau-frère qui m’a chargé de lui trouver un jeune prêt à sillonner les campagnes pour implanter son tout nouveau produit. Il ne vous reste plus qu’à signer en bas à droite.


Voici comment ma chère petite-fille je suis devenu Monsieur tourne-disque dans tout le quart Nord-est du pays. Je pensais aller m’enfermer, à contre cœur, dans un atelier sombre d’une grande ville et je me retrouve libre comme l’air au volant d’une voiture à distribuer des Bergamophone. La synchronie m’indiquait que le poste de chef d’atelier était perdu (à travers les épisodes de la panne et du train en retard) mais elle agissait de manière souterraine pour m’offrir un poste sur mesure qui me rendrait heureux, sans compter que je fus amené par la suite à revoir la jeune fille du compartiment… Mais cela est une autre histoire que je te conterai une autre fois. Quoiqu’il en soit, écoute mon conseil. Ouvre les yeux, les oreilles et fais confiance à ta sensibilité car l’harmonie de la vie te parle. La synchronie œuvre pour toi si tu sais la remarquer. Certains attribuent cette magie à Dieu, ou à une force supérieure qui nous gouverne. D’autres n’y voient qu’heureux hasards… Tu te fais l’idée que tu veux et tu as même le droit d’en changer selon ta réflexion ou ton humeur. Mais crois-moi, ne sois pas sourde aux signes qui te parlent. »


Effectivement, depuis que la vieille maîtresse est morte, Lylou a l’impression que son ciel ombrageux a laissé place à une vie ensoleillée s’épanouissant entre le maître d’école, la lecture, l’écriture et toutes les découvertes qui en découlent. Une synchronie à grande échelle dans son petit univers de jeune fille.


4 commentaires:

julonomi a dit…

Très intéressant ce chapitre. Synchronie, cela me rappelle quelquechose... J'ai bien aimé ta définition. Comme cette histoire que raconte le grand-père. Je serais curieuse de savoir ce qu'il peut y avoir d'autobiographique... Très intéressante également la réflexion sur les relations parentales, y a-t-il du vécu ? Un truc frustrant avec le blog, c'est que nous n'avons pas de réponses de l'auteur à nos questions de lecteur. Enfin, si je puis me permettre, tu devrais prendre le temps parfois de te relire car autant je trouve certains passages vraiment bien écrits, autant une tournure maladroite gâche un peu l'effet de temps à autre. En tous les cas, continue, c'est toujours un plaisir de te lire !

Aimache a dit…

Bon, intéressant sujet, mais je suis d'abord obligée de m'insurger contre le choix du mot "synchronie" qui est semble-t-il réservé à la linguistique. Pour moi il s'agit ici de "synchronicité", nuance, théorie définie selon mes connaissances par CG Jung, puis remise à la mode par le "new age", avec notamment la 1ère des "prophéties des Andes" de James Redfield. L’illustration donnée dans ce récit est intéressante et sympathique.
Maintenant que j'ai fait ma savante, je dois ajouter aussi que j’ai un peu moins aimé le passage sur l’éducation que j’ai trouvé un peu sentencieux, bien que juste.
On dirait que je suis d’humeur critique… Mais cela ne peut masquer l’impatience que j’ai à découvrir les nouveaux épisodes et le plaisir de les découvrir ! Merci pour ce rendez-vous hebdomadaire fidèle.

Aimache a dit…

Post-scriptum : j'aurais dû aussi citer la chanson "Synchonicity" de The Police qui a donné son nom à un album (J'adooore Sting!). Il aurait été dommange de louper une référence musicale... A quand la musique d'accompagnement de chaque épisode ?

ALA a dit…

je me permets de laisser un commentaire en dernier et sans avoir lu encore ceux qui précèdent : d'abord, j'aime beaucoup ton dessin.
Ensuite, j'apprécie cette incursion dans un autre personna ge que Lylou.
Et surtout, j'aime cette histoire qui résonne si bien avec notre quotidien et nos actuelles découvertes. Très émouvanty. Résonne plus en propgfonduer pour moi que les précédents épisodes. Touche au mystère de la croyance.
Je te souhaite de tout coeur de trouver le moyen d'y ajouter la musique...