vendredi 16 janvier 2009

Episode 4 : L'ETINCELLE SUR LA NEIGE


Munie de son cahier rouge, Lylou écrit jour après jour sa vie réelle et imaginaire. Ce n’est pas un journal, il n’y a pas vraiment d’histoire. C’est le méli mélo des pensées qui la traversent. Comme elle pianoterait sur un clavier sans connaître les notes juste pour le plaisir des sons, Lylou lance des mots sur les pages blanches qui l’invitent à se confier. Le prof a bien dit que le livre, le cahier ne sont pas sacrés. Se tromper, barrer, raturer, recommencer… Toutes ces imperfections sont plus riches que des pages bien écrites sans saveur, sans surprise… Il a montré à ses élèves les brouillons d’écrivains célèbres où le texte est quasiment illisible tellement il est remanié. C’est ça la création ! Trois pas en avant, deux pas en arrière. « C’est une curieuse chorégraphie mais elle m’enivre et j’aime ça » soliloque la fillette.


Pour changer d’univers, Lylou ouvre le fameux livre choisi à l’aveuglette dans la malle. En le feuilletant, elle découvre à l’intérieur une photographie et quelques pages manuscrites. L’image, étrange et naturelle à la fois, présente des sapins sous la neige. On dirait presque des silhouettes humaines. Des pèlerins harassés par un trop long voyage. La photo, dont rien ne figure au dos hypnotise Lylou plusieurs minutes, comme si son imagination lisait sur le cliché une histoire réellement écrite. Puis enfin les feuillets manuscrits attisent sa curiosité. Elle les lit avec empressement.


« Alors l’ancien, combien d’années se sont écoulées depuis notre première rencontre ? Seize ou bien dix-sept ? Cela me fait toujours sourire rétrospectivement de repenser que je t’avais pris pour un clochard des bois. T’avais bonne mine avec tes dents en moins et ta peau fripée comme l’écorce. T’aurais refilé des cauchemars à ma petite sœur. Mais du haut de mes dix-huit ans, j’avais le goût de l’audace et de l’inconnu. Te rappelles-tu la première phrase que tu m’as adressée ? Non ? Tu m’as dit « Je vais te faire un cadeau. Un précieux cadeau. » J’avais de quoi douter à la vue de tes vêtements usés et de ton air défait. Et pourtant, tu m’as offert le plus beau des présents, celui qui a libéré tout mon être, celui que je chéris encore aujourd’hui à l’aube de mes vingt-huit ans.


Ta piteuse physionomie rayonnait quand même des ondes positives que j’ai inconsciemment ressenties. Je me suis assis sur le banc finement moussu devant ta vieille cabane. La neige tapissait la nature alentour mais ta table était étrangement sèche. « Je vais te faire un cadeau, je te demande d’écrire ! » m’as-tu lancé en me montrant la craie blanche et l’immense ardoise posée contre le mur de rondins. « Là t’es gonflé » me suis-je dit intérieurement. Tu me proposes un cadeau et c’est moi qui dois produire ? Aujourd’hui je comprends mieux le fond des choses mais à l’époque, j’y flairais une entourloupe. « Qu’as-tu à y perdre ? » m’as-tu rétorqué. Rien effectivement, et j’y ai gagné une vie passionnante.


Eh Philippe, avais-tu connu la passion avant cela ? Non évidemment ! Tu ne l’imaginais même pas. Bien sûr t’avais le mot à ton vocabulaire. A dix-huit ans, tu l’utilisais même un peu trop. Mais t’en avais pas l’expérience jusqu’à cette fameuse rencontre dans la forêt. Jusqu’à ce précieux cadeau : « Je te demande d’écrire ! » La craie était-elle magique, l’ardoise recouverte d’inspiration divine ? Va savoir ! N’empêche que ma main gauche est passée adroite dans l’art d’écrire. Je voyais les mots se déposer sous mes yeux. Je les reconnaissais, les lisais à voix haute dans ma tête mais je ne les comprenais pas. Ils avaient les vertus magiques de transporter l’écrivain. Tu sais maintenant que l’imagination écrit les mots qui eux-mêmes transportent l’imaginaire. Un mystérieux mouvement de convection circule de la main vers la vue pour se faufiler dans l’esprit alimentant en énergie le bras qui termine le cycle et ainsi de suite.


Depuis 17 ans rien n’a changé. Toujours cette même sensation. Étonnante, grisante, accoutumante. Ce n’est pas un cadeau que j’ai reçu de jour de décembre 1991, c’est un moyen de locomotion. Un tapis volant qui se pilote à la pointe de la plume. Afin que la magie ne se dissipe pas, dès le lendemain, j’ai répété le rituel de la table déserte, de la bougie qui clapote, de l’ardoise offerte à la caresse de la craie. Je me suis présenté à la feuille et à la plume le soir où l’ardoise s’est brisée. J’ai ressenti la peur d’être abandonné par l’écriture et me suis empressé d’implorer le ciel sur ma feuille pour qu’il ne me ferme pas la porte au nez. Mon tapis s’est envolé ce soir-là comme les précédents et j’ai compris que le rituel résidait dans le rendez vous et dans l’intention, non dans le support et la circonstance. Je pourrais écrire au crayon de papier sur une énorme pierre, mon voyage n’en serait pas moins exaltant, au contraire, il serait probablement source de panoramas insoupçonnés.


Chaque soir, mon écriture déclenche une avalanche de plaisirs et de bouleversements dans mon quotidien, ma routine hebdomadaire. Je m’assois à ma table, un breuvage chaud posé face à mon cahier et comme sur la terrasse de la cabane du vieil homme, les mots se déposent tels les flocons sur la page. A chaque fois, l’environnement disparaît et n’existent plus que les mots qui tracent leur incroyable voyage. La seule chose que je n’ai pas retrouvée, c’est cette attachante vision du vieil homme à la mine désormais joufflue, à la barbe blanche bien brossée, à la veste rouge bordée de coton blanc et aux bottes noires reluisantes.


« Philippe mon instituteur aurait-il rencontré cet homme qui lui a offert l’étincelle d’écrire ? A-t-il pris cette énigmatique photographie ? Je veux en avoir le cœur net, mais pour le questionner, je dois attendre la rentrée des classes car il a quitté le village pour se rendre dans sa famille pour les fêtes de fin d’année. » Ainsi raisonne Lylou en ouvrant son livre à la première page : « Croc Blanc » Jack London.

3 commentaires:

julonomi a dit…

Quel joli plaidoyer sur l'écriture ! A relire quand l'envie vous abandonne... Mais pourquoi Jack London ? A suivre... J'ai beaucoup aimé aussi la photo. C'est sympa cette idée d'une illustration qui accompagne le texte, on part à la découverte des deux à chaque lecture du blog de Sorg...

ALA a dit…

J'aime toujours autant cette photo...
un message un peu rapide car j'ai volé du temps pour lire cet épisode.
J'y reviendrai.
Quand même une impression : ça va trop vite...
mais peut-être est-ce seulement la vie ?

Aimache a dit…

Quelle régularité dans la production ! Chapeau...
Je trouve que le style s'enrichit. C'est très agréable à lire.
Il ne faut pas y chercher la vraisemblance, mais pourquoi pas apprécier le jeu du prétexte de l'histoire de Lylou pour présenter habilement ta vision de la création littéraire... Bien joué pour le petit suspense à la fin de chaque épisode.
Je suis forcément sensible à la photo, et c'est bien de varier !