
Le lundi de la reprise arrive et tous les enfants du village se dirigent vers l’école. Ils sont dans leurs petits souliers car la personne qui est désormais nommée régnera sur leur quotidien scolaire durant plusieurs années. « Pourvu que le tirage au sort nous soient favorable » chuchotent les élèves en entrant dans la cour. Et là, tel un mirage dans le désert, telle une apparition divine, les gamins aperçoivent un jeune homme fièrement campé sur ses deux jambes. Les bras croisés, il observe en souriant l’arrivée de ses nouveaux élèves. Les plus sérieux se dirigent vers lui pour le saluer et se rangent automatiquement comme les semaines précédentes. Un peu surpris et amusé, il les laisse faire sans dire un mot. Quelques grands, plus rebelles, s’amusent au fond de la cour et attendent l’appel du professeur. A la physionomie du personnage, ils savent déjà que la famine pédagogique du temps de la vieille a laissé place à une période d’embellie dont ils n’imaginent pas encore les bienfaits.
Après avoir rassemblé ses élèves, le jeune maître d’une voix ferme mais douce les invita à prendre place à leurs pupitres habituels. « Mes chers enfants, nous connaissons tous les tristes circonstances qui m’ont amené jusqu’à vous. Il n’est pas nécessaire qu’on y revienne. Tout d’abord, je tiens à me présenter : Philippe Fontaine, votre nouvel instituteur pour cette année et toutes celles qui suivront, si Dieu me prête vie. » Il enchaîne aussitôt en faisant l’appel de toute la classe et sortant un livre du tiroir de son bureau, il se met à lire à haute voix.
Surpris, les élèves commencent à sourire. Un petit vent d’agitation trouble l’assemblée. Antoine, le grand rigolo du CM2 commence déjà à faire de petites grimaces dans le dos du maître qui, sans même se retourner, lui propose de copier 50 fois le passage qu’il est en train de lire. Cette première intervention fige la classe entière qui, calmée, se laisse dompter par la chaude voix et l’aventure naissante du récit. La lecture dure une demi-heure sans que les enfants ne s’en rendent réellement compte. Soudain la voix du professeur attaque un crescendo pour ajouter du dramatique au suspense qui se tisse depuis plusieurs minutes. Toutes les bouches sont ouvertes quand soudain il annonce : « Prenez votre cahier bleu et rédigez-moi immédiatement la suite de cette histoire ! ». Un brouhaha de frustration et de protestation enfle dans la classe. « On ne discute pas et on se met au travail tout de suite ! » Les questions des enfants commencent à fuser de toute part. « Pas de question ! Vous êtes l’auteur de ce livre et vous racontez votre histoire à votre manière ! C’est parti ! »
Pour une entrée en matière, c’est plutôt étonnant. Chaque élève, quelque soit son niveau, se met alors au travail et en quelques secondes, le silence occupe tout l’espace. Au bout d’un quart d’heure, pour relancer les plumes en suspend, l’instituteur lance : « A partir de la prochaine phrase, vous intégrez un nouveau personnage avec un animal sur l’épaule… et pas de question, au travail ! ». D’autres interventions de ce genre suivent jusqu’à ce que le maître ajoute : « Un événement climatique perturbe le déroulement de votre aventure que vous interrompez face à deux alternatives possibles… Je ramasse les cahiers dans trois minutes. »



